Campagne visuelle MUTEK 2026 : Sinjin Hawke sur la création de l’identité visuelle de cette année
Entrevue avec Sinjin Hawke
Si vous avez fréquenté la scène électronique montréalaise, il y a de fortes chances que vous ayez déjà croisé le travail de Sinjin Hawke. Des corps qui oscillent, des liquides qui s’entrechoquent, l’humain et le technologique qui fusionnent en un tout étrangement magnifique.
Cette année, le musicien, artiste visuel et cofondateur de Fractal Fantasy a été choisi pour concevoir la campagne visuelle du Festival MUTEK.
Ci-dessous, il revient sur les idées, influences et processus créatifs qui ont façonné l’univers visuel saisissant de cette 27e édition.
Cette entrevue a été révisée pour des raisons de longueur et de clarté.
Votre travail possède une immédiateté à la fois surréelle et profondément humaine. Comment décririez-vous votre approche générale du design?
J’essaie généralement de créer quelque chose qui suscite une émotion, une forme de beauté que je n’ai jamais ressentie auparavant… quelque chose d’intrigant qui n’existe pas dans notre monde physique. Une grande partie de mon travail prend la forme humaine comme sujet, mais je cherche à la déformer ou à la combiner à d’autres éléments afin de créer de nouvelles sensations et émotions. Même dans ma musique, j’aime transformer la voix humaine en textures étranges, presque extraterrestres. Je crois qu’il y a quelque chose dans le caractère universel de la forme humaine qui nourrit la créativité tout en donnant à l’œuvre un sentiment d’immédiateté et d’intention.
Avec le design, je cherche surtout à créer un canevas pour ces émotions, un espace qui contextualise ces créations et capte l’attention du spectateur. En général, j’aime un design graphique épuré qui laisse à l’œuvre la liberté d’être aussi étrange qu’elle le souhaite et de s’épanouir pleinement.
Pouvez-vous nous parler des principales inspirations derrière la direction visuelle de cette année? Y avait-il des idées, références ou influences culturelles et technologiques particulières qui ont façonné son esthétique?
Cette année, je me suis beaucoup tourné vers le rose pâle, la douceur, combinés à des dégradés métalliques monochromes. J’ai acheté beaucoup de fleurs roses et porté énormément de rose poudré.C’est une palette vers laquelle je reviens souvent depuis mon enfance. Lorsque j’ai commencé à élaborer la palette de couleurs pour MUTEK, le rose poudré s’est imposé naturellement. J’aime aussi la façon dont cette couleur dialogue avec l’identité graphique institutionnelle de MUTEK. Et lorsqu’on travaille avec des textures métalliques, un peu d’iridescence fait toujours son effet. MUTEK est un festival estival, alors l’iridescence permettait d’ajouter davantage de couleur à l’ensemble.
Pour les formes, j’ai réfléchi à mes expériences passées avec MUTEK et à ce qui constitue son essence. Pour moi, il s’agit d’une symbiose entre l’humain et la technologie qui donne naissance à de nouvelles formes de célébration. J’imaginais une fusion entre l’humain et la machine, non pas dans une esthétique cyberpunk, mais plutôt sous la forme d’un métal liquide doux et élégant. J’ai aussi exploré l’univers des animaux bioluminescents et biotransparents, qui semblent exister à mi-chemin entre la technologie et le vivant. J’ai réalisé de nombreuses expérimentations pour humaniser ces esthétiques et les combiner à différents objets.
Je me suis également intéressé à l’esthétique des technologies audio des années 2000 — baladeurs, lecteurs MP3 — où tout était argenté, fondu, bombé et arrondi, avec des courbes presque organiques… Tout cela me semblait appartenir au même univers que ces visions de formes humaines métalliques, bioluminescentes et en perpétuelle transformation qui habitaient mon imagination.
Qu’est-ce qui vous a attiré vers cette collaboration avec MUTEK pour la campagne visuelle de cette année?
Je considère MUTEK comme l’une des institutions les plus importantes au monde dans les domaines de la musique et de l’art, et je suis extrêmement reconnaissant qu’elle existe. L’organisation a créé un espace où les nouvelles expérimentations artistiques et musicales peuvent être présentées et célébrées de manière inspirante et conviviale. Je me produis et collabore avec MUTEK depuis près de dix ans, à Montréal, au Japon et à Mexico. Chaque fois, c’est une occasion d’apprendre, de m’amuser et de rencontrer des personnes qui partagent les mêmes affinités.
Dans ma pratique artistique, je m'efforce de tirer parti des dernières avancées technologiques pour trouver de nouvelles façons d'évoquer la beauté. Je crois que MUTEK poursuit cette même mission : rassembler des communautés du monde entier autour de nouvelles expériences artistiques et technologiques.
Comment s'est déroulé le processus de collaboration ? Y a-t-il eu un moment où le concept central s'est vraiment imposé ?
Travailler avec MUTEK est toujours un véritable plaisir. Toute l’équipe a été très réceptive à la direction que j’ai proposée. C’était également une année expérimentale, puisque c’était la première fois que l’organisation choisissait de collaborer avec un artiste plutôt qu’avec une agence de design. Je trouve donc qu’ils ont fait preuve d’un certain courage en choisissant quelqu’un comme moi, qui a un goût un peu excentrique en matière d’esthétique et qui n’a pas de formation en graphisme.
Le concept a vraiment pris forme lors de ma première séance de remue-méninges avec l’équipe de MUTEK.
Quels outils, logiciels ou techniques avez-vous utilisés pour ce projet ? Avez-vous testé de nouvelles approches au cours de ce projet ?
Je cherchais à créer une esthétique surréaliste en fusionnant différentes influences visuelles. J’ai donc entraîné certains modèles à partir d’images de créatures bioluminescentes et biotransparentes. J’en ai également entraîné un autre sur l’ensemble de mes travaux 3D réalisés dans Maya, WebGL, GLSL et Blender, afin d’y insuffler une touche de mes esthétiques passées, qui intègrent souvent des éléments de métal liquide. J’ai aussi entraîné un modèle sur un type très précis d’iridescence que je souhaitais obtenir. J’ai beaucoup utilisé ComfyUI, ControlNET et, bien sûr, Photoshop. Il a fallu énormément d’expérimentation et d’itérations pour parvenir à définir ce langage visuel.
Cette collaboration avec MUTEK marque-t-elle une évolution dans votre pratique?
Oui, cela représente effectivement une évolution dans ma pratique. Je suis avant tout musicien, et la plupart de mes projets visuels servaient auparavant à soutenir mon label ou ma musique. Je ne me suis jamais considéré comme un artiste visuel; les visuels faisaient simplement partie de l’expression musicale. Ce mandat est l’une des premières occasions où l’on m’a engagé exclusivement pour réaliser un travail visuel. J’avais déjà reçu des demandes en ce sens par le passé, mais je les refusais généralement. Toutefois, je commence à recevoir de plus en plus de propositions de ce type, notamment des invitations à exposer mon travail visuel dans des galeries. J’ai donc l’impression que cela s’inscrit dans une transformation plus large de ma pratique. La musique demeurera mon principal champ d’intérêt, mais c’est une nouvelle voie passionnante à explorer. Et bien sûr, c’est un honneur d’être reconnu par MUTEK pour cette facette de ma créativité.
Quelle réaction ou quel sentiment espérez-vous susciter chez les publics qui découvriront la campagne?
J’espère que les gens ressentiront à la fois de la curiosité et un esprit ludique en découvrant la campagne, tout en conservant le respect que nous éprouvons tous envers l’institution et son histoire.
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